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Christiane Rafidinarivo: « Madagascar reste fortement tributaire de financements extérieurs »

Christiane Rafidinarivo: « Madagascar reste fortement tributaire de financements extérieurs »

Politologue, titulaire d’une Habilitation à diriger des recherches (HDR) en Sciences politiques, chercheure invitée à Sciences Po – Cevipof CNRS, Christiane Rafidinarivo est également l’auteure de plusieurs articles sur la vie politico-diplomatique malagasy. Dans cette interview, elle apporte un éclairage sur des sujets d’actualité tels que la situation du pays à la veille de la célébration du 60e anniversaire du retour à l’indépendance, les îles Eparses, la crise sanitaire, le multilatéralisme ainsi que la découverte du Covid-Organics.

*Les Nouvelles : En tenant compte de l’état actuel du pays, tant sur le plan politique que social et économique, peut-on dire que Madagascar a raté  son indépendance ?

 -Christiane Rafidinarivo : Durant 60 ans, Madagascar a réussi à maintenir sa souveraineté loin de la guerre et des conflits armés. En termes de contestations territoriales internationales, y compris les Nosy Malagasy ou Iles Eparses, Madagascar n’a jamais été en guerre depuis l’Indépendance. D’autre part, à aucun moment, l’Etat ne s’est effondré, au même titre que l’Indépendance, en tant que processus de décision politique souveraine. Elle n’a pas été marquée par une discontinuité. Ce qui est rare en Afrique et plus particulièrement parmi les pays pauvres, riches en matières premières.

Certaines périodes postindépendances ont cependant été caractérisées par les sanctions financières internationales. C’était le cas dans les années 80, pendant la crise de surendettement. Egalement lors des sanctions diplomatiques et financières relatives aux crises politiques de 2002 ou de 2009 à 2014. Ces sanctions étaient aussi politiques puisqu’elles ont impacté la tenue et les modalités d’élections présidentielles, législatives et locales. Sans perdre son indépendance, Madagascar était en déficit de souveraineté.

*C’est-à-dire…

-Comme tous les pays du monde, Madagascar a démontré une grande interdépendance économique vis-à-vis de la mondialisation, mais le solde lui est défavorable tant en économie réelle que financière. A ne pas oublier les périodes où la coopération internationale a été suspendue. Comme alternative, Madagascar l’un des pays les plus pauvres du monde, a durement expérimenté les limites du souverainisme protectionniste. Il a par exemple, perdu son auto-suffisance rizicole ou n’a pas suffisamment investi dans la mise en œuvre des stratégies d’aménagement de ses ressources énergétiques pour avoir une autonomie en électricité. Il n’a pas réussi à institutionnaliser à l’échelle internationale une filière bovine, source d’insécurité, menaçant la paix dans certains territoires. Pour ce qui est de l’économie, il reste fortement tributaire de financements extérieurs publics ou privés sous condition. L’économie extractive, modèle de crise, alternatif au financement de la coopération, suffira-t-elle à faire de lui un pays émergent dans un monde ouvert ?

*Madagascar continue de réclamer haut et fort les îles dites « Eparses ». Ce combat n’est-il pas perdu d’avance face à un pays membre du Conseil de sécurité des Nations unies?

-Madagascar a gagné la bataille du droit international, à travers les résolutions 3491 du 12 décembre 1979 et 35123 du 11 décembre 1980 de l’Assemblée générale des Nations unies, demandant à la France la restitution de quatre de ce qu’elle nomme « Iles malagasy », mais il n’a pas gagné pour autant l’application de ce droit international. En effet, il est mis en échec par la France qui a les moyens de se défendre, en tant que membre permanent de l’ONU. C’est ainsi que le conflit de double souveraineté pour un même territoire, subsiste.

Ce qui apporterait peut-être du nouveau, c’est la déclaration conjointe en novembre 2019, relative à la reconnaissance d’un différend territorial. Les présidents Emmanuel Macron et Andry Rajoelina avaient annoncé la formation d’une commission de négociation bilatérale, lors d’une conférence de presse conjointe en mai 2019. La France n’avait jamais officiellement considéré cette affaire comme différend, se tenant jusqu’alors dans une logique de droit interne.

S’agissant des membres du Conseil de sécurité, l’analyse comparative entre les contestations territoriales internationales et les questions de restitution d’îles relève de la géopolitique. Les Etats-Unis ont, par exemple, restitué la majorité des îles, dans le Pacifique Sud sur lesquelles ils exerçaient de souveraineté. Ils ont opté pour des alliances stratégiques formant un contingent militaire face à la Chine. La Chine fortifie Paracel et Spratleys, les archipels contestés en mer de Chine méridionale où elle construit des îles artificielles. 93% des importations mondiales passent par cette voie.

Dans l’océan Indien, les Etats-Unis maintiennent l’une de leurs plus importantes bases stratégiques à Diego Garcia, objet d’un différend entre la Grande-Bretagne et Maurice. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France élaborent actuellement avec leurs alliés un accord militaire dit indo-pacifique face à la Chine. L’Inde y contribue activement. L’objectif est d’obtenir une place au sein du Conseil de sécurité. Dans ce contexte, la diplomatie russe déclare soutenir la demande de restitution des Iles Eparses à Madagascar.

*Et l’extension du plateau continental alors ?

-Aujourd’hui, le conflit de souveraineté se double d’un conflit d’objets qui sont essentiellement d’une part, la libre circulation maritime des hommes et des biens (plus de 93 % du commerce extérieur de la Chine) et d’autre part, les ressources maritimes vivantes, fossiles et minérales. Le canal du Mozambique où se situent quatre des cinq îles « Eparses » est une autoroute maritime, notamment des supertankers pétroliers. Ce dernier abrite également l’un de grands gisements gaziers au monde qui est déjà en phase d’exploitation offshore internationale par le Mozambique et la Tanzanie.

Une partie de celui-ci se situe dans la Zone économique exclusive (ZEE) des îles « Eparses ». Le processus onusien d’extension du plateau continental, au-delà des 200 milles marins des ZEE complique de nos jours la territorialisation maritime. Les droits souverains, d’exploration et d’exploitation du sol et sous-sol marins, sont étendus. De nombreux pays comme Madagascar et la France ont effectué des demandes d’extension. La France en a obtenu, notamment ses territoires ultramarins, qui font d’elle le pays ayant la plus grande superficie maritime au monde.

Sauf que malgré la contestation territoriale internationale, les Nations unies n’imposent pas de démarcation frontalière maritime autour des îles « Eparses ». Ce sont en effet, les frontières reconnues par les autres pays qui fondent la souveraineté internationale et l’indépendance. Dans le cas des îles « Eparses », la démarcation maritime doit faire l’objet d’une « déclaration conjointe » des pays en litige.

*Pour dire qu’il y a encore de l’espoir pour Madagascar…

-Sans marge de manœuvre, il n’y a pas de négociations diplomatiques. Tout dépend de ce que Madagascar veut gagner. S’agit-il d’une déclaration conjointe d’un tracé frontalier maritime et/ou d’un préalable à l’exploitation de ressources ? Si Madagascar estime qu’il n’a pas les moyens ou intérêts à exploiter les ressources, il se peut qu’il choisisse une stratégie conservatoire au nom de la souveraineté. Cela pourrait être le cas dans le contexte d’effondrement des prix des hydrocarbures suite à la crise sanitaire. Quelle est la capacité logistique de stockage et financière de Madagascar ? Ces stratégies conservatoires peuvent se concrétiser de différentes manières. La Grande-Bretagne est le premier pays qui a fait voter une loi de protection environnementale qui a pour effet de sanctuariser l’archipel contesté des Chagos et le site militaire de Diego Garcia.

*Même stratégie pour la France à propos de la création de réserve naturelle sur Glorieuse, l’une des « Eparses ». A entendre les déclarations du président Emmanuel Macron le 23 octobre 2019, c’est une initiative pour protéger la biodiversité…

-Dans l’océan Atlantique, la France et le Mexique, par exemple, ont décidé d’un commun accord de porter leur différend territorial sur Clipperton devant un arbitrage international en 1931. C’est ainsi que la souveraineté de l’Île est cédée à la France et de très importants droits de pêche quasiment libéraux au Mexique. Quant aux négociations maritimes territoriales à enjeux pétroliers entre la France pour Saint-Pierre-et-Miquelon et le Canada pour Terre-Neuve, elles ont échoué.

Parfois, ces stratégies ne traitent que les conflits d’objet en vue d’un accord de cogestion sans toucher au conflit de souveraineté. C’est le cas de la France et de Maurice sur Tromelin, l’une des « Eparses », avec des enjeux de pêche. Ces accords ont définitivement échoué à obtenir la ratification parlementaire française en 2017 et donc à s’inscrire dans le droit interne.

En termes de légitimation interne, le chef de l’Etat malagasy a engagé en décembre 2019 un processus régional de consultation à l’échelle nationale. Celui-ci s’est prononcé le 11 décembre 2019 pour la restitution des « Nosy Malagasy ». Le président Andry Rajoelina a déclaré le 11 mai 2020 dans la presse audiovisuelle internationale française que Madagascar a demandé « la restitution » dans le cadre de la commission bilatérale.

Quoi qu’il en soit, les situations de contestations territoriales internationales servent aussi de levier ou de blocage diplomatiques aux parties concernées. Elles sont également utiles aux stratégies d’alliance avec d’autres acteurs tant dans la vie politique nationale que sur la scène internationale de la globalisation.

*Pour certains analystes, la crise sanitaire actuelle est une opportunité pour revoir les stratégies politiques locales. Qu’en pensez-vous ?

-Chaque crise est une fenêtre d’action politique possible que les acteurs saisissent ou pas, dans un sens ou dans l’autre. Cela a été le cas avec l’action publique sanitaire face au Covid-19 dans tous les pays du monde, pour la sécurité collective et celle de chacun. Transformera-t-elle les politiques publiques ? Comment concilier risque sanitaire, activité économique et filet social ? C’est l’enjeu pour tous actuellement.

La France et l’Union européenne, par exemple, ont décidé de soutenir la souveraineté sanitaire. C’est ainsi qu’une subvention pour la relocalisation de la production de médicaments est accordée à des géants industriels pharmaceutiques comme Sanofi dans le contexte du Covid-19, pour les trois ans à venir. La firme française était prête à des accords avec les Etats-Unis.

*La crise sanitaire a quand même montré que chaque pays doit désormais prioriser ses citoyens avant tout. N’est-ce pas une limite au concept idéalisé par les Nations unies qu’est le multilatéralisme ?

 -A chaque crise, force est de constater partout dans le monde que les citoyens se tournent vers l’Etat. En mars 2020, le Covid-19 n’était plus un risque, mais une menace mortelle. Celle-ci se révèle d’autant plus grave pour un pays pauvre et ne disposant pas d’un système sanitaire bien équipé. Comment préserver la population et le cas échéant, la soigner et la guérir ? Dans tous les dilemmes aux lourdes de conséquences que cela peut impliquer, Madagascar a souverainement choisi très tôt de fermer ses frontières, ce qui a sans doute été un élément salutaire.

Or, on constate également un paradoxe de la coopération internationale. D’un côté, un élan mondial d’information et de partage solidaire, de l’autre, le peu ou l’inexistence de coopération sanitaire publique ainsi que de rudes compétitions sanitaires. L’OMS a été vivement critiquée et mise sous pression. Elle fait face à des questions dans sa gouvernance de la crise pandémique. Le principe du multilatéralisme onusien est intergouvernemental. On mesure d’autant plus la gravité d’éventuels dysfonctionnements, ou encore du retrait des Etats-Unis.

Quant à l’idéal multilatéraliste d’entraide internationale, il se heurte aujourd’hui à la vision des gouvernements d’affecter des sommes mobilisables, nécessairement colossales, à leurs ressortissants et leurs économies. On peut craindre dans un proche avenir un durcissement de la compétition, voire des rivalités mondiales, au détriment des plus vulnérables. Espérons que la conscience de la nécessité d’œuvrer ensemble l’emportera. Nous sommes déjà face à un sérieux problème de survie de la planète.

*Dans cette lutte, Madagascar s’est quand même illustré à travers le remède Covid-Organics (CVO)…

-L’objectif est certes d’éradiquer le virus. La course au traitement et au vaccin pour lutter contre le Covid-19 est lancée dans le monde entier. Cela peut paraître héroïque comme dans toute l’histoire de la recherche médicale. Mais c’est également une rude compétition scientifique et industrielle à l’échelle globale. C’est aussi un affrontement entre différents types de médecine.

Si Madagascar consolide des partenariats institutionnels, scientifiques et industriels dans le dessein d’obtenir une homologation internationale reconnue, selon les normes en vigueur, y compris celles de la biodiversité, les phases d’essai du CVO pourraient passer à une production mondiale. Ceci dit, au passage, ce serait une façon plutôt dynamique que conservatoire de mobiliser la biodiversité comme l’artémisia ou le ravintsara, pour le bien commun.

Propos recueillis par J.P

Références bibliographies:

Christiane RAFIDINARIVO, « Security Reform of France’s Africa Policy Cooperation : Incremental Process », in Check ACHU, Korwa Gombe ADAR and Ajume WINGO (eds.), « France’s Africa Relations : Domination, Continuity and Contradiction », geopolitical maps with Thierry SABATHIER, African Institute of South Africa, Pretoria, 2019, pp 64-105.

 Christian BOUCHARD, Shafick OSMAN, Christiane RAFIDINARIVO (eds.), « Southwest Indian Ocean Islands: Identity, Development and Cooperation », Journal of Indian Ocean Region, Special Issue, Routledge, Taylor and Francis, 2019, pp 1-77.

Christiane RAFIDINARIVO, « Crise diplomatique et diplomatie humanitaire : A qui bénéficie le contournement de l’Etat ? », « Diplomatic crisis and humanitarian diplomacy: Who benefits from the bypassing of the State ? » in Thomas FOURQUET et Virginie TROIT (dir.), « Transition humanitaire à Madagascar », « Humanitarian Transition in Madagascar », Edition bilingue Karthala, soutenue par le Centre De Crise et de Soutien (CDCS) du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, dans le cadre d’un programme de valorisation de la recherche francophone dans le champ humanitaire, Paris, 2018, pp 45-62.

 Christiane RAFIDINARIVO, Thierry SABATHIER, « Ressources et Contestations Territoriales Internationales : Analyse politique comparée des Îles Éparses », in Mémoires de l’Académie Nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, FASCICULE LXV. 1947-2017, LXXème Anniversaire du 29 Mars 1947 – « Pour l’État Malagasy: Libre et Indépendant », Actes du Colloque Scientifique International du 30 et 31 mars 2017, Académie Malagasy, Antananarivo, 2018, pp 341-354.

Christiane RAFIDINARIVO, Johary RAVALOSON (dir.), «Regards croisés sur les Iles Eparses, Ressources et territoires contestés», avec cartes géopolitiques de Christiane RAFIDINARIVO et Thierry SABATHIER, dossier spécial Iles Eparses N°72-73, Revue juridique Madagascar Conseil International, Antananarivo, 2016, 86 pages

Christiane RAFIDINARIVO, « Analyse politique des crises : basculements de paradigmes », in Solofo RANDRIANJA (dir.), « Mettre fin à la fragilité : construire le présent à partir du futur », Institut d’Etudes Politiques Madagascar et Banque Mondiale, Antananarivo, 2014, pp 9-13

Christiane RAFIDINARIVO, « Globalisation et dynamique des relations internationales. Actions internationales face à la crise politique malagasy : légitimations et délégitimations », in Solofo RANDRIANJA (dir.), « Mettre fin à la fragilité : construire le présent à partir du futur », Institut d’Etudes Politiques Madagascar et Banque Mondiale, Antananarivo, 2014, pp 53-65

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