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La nouvelle route Tsididy – Antsalova : défi aux dahalo dans le far-west

La nouvelle route Tsididy – Antsalova : défi aux dahalo dans le far-west

Là où règnent les dahalo, les convois de zébus ne passent pas. À cause de cette terreur, les éleveurs imposent à leurs troupeaux un parcours de plus du double de la distance normale entre les lieux d’élevage et le marché aux zébus Tsiroanomandidy. Ce détour représente un coût dont légitimement les éleveurs aimeraient grandement se dispenser, mais jusqu’ici pour s’en affranchir personne n’a osé courir l’aventure à oser en affronter les risques.

Le climat semble pourtant avoir changé, la détermination du pouvoir à déclarer la guerre contre le phénomène avoir été entendue et avoir favorisé les  plus hardis parmi les hommes de bonne volonté à prendre des initiatives. La hardiesse conduit parfois à entreprendre des opérations périlleuses à l’instar de celle dont témoigne ici un reporter de les Nouvelles, Jao Tsitintry, ayant accompagné dans une folle aventure un pionnier d’un nouveau genre, Louis Kasay, tête brûlée ou cœur de héros, aussi téméraire que doivent l’être naturellement les pionniers ouvreurs de piste de tous les dangers.

Frayer en zone rouge un passage pour les barea

«Personne n’y croyait au début. Personne ne croyait qu’on allait passer. J’ai dit : “Je passerai quoi qu’il arrive. Que ce soit grâce à mes bonnes relations avec les locaux ou à coups de fusil si on nous attaque.» Louis Kasay, éleveur d’environ 700 têtes à Antsalova, région Melaky, vient de tracer un nouvel itinéraire pour vendre des zébus. Il a prouvé, avec ses bouviers et avec un autre propriétaire, qu’on peut rejoindre le marché de Tsiroanomandidy à travers le plateau de Bemara, le Menabe et le Bongolava. Un nouvel itinéraire, qui traverse les fameuses zones rouges, pleines de dahalo. Un nouvel itineraire qu’on peut appeler désormais la “Piste Kasay”.

«Il me fallait un peu des têtes brûlées pour m’accompagner», souriait Kasay en cours de route. 4 courageux bouviers donc : Théogène, Mahompy, Lesivy, Dolfa. Un autre propriétaire, Tovonasy. Et puis un journaliste des Nouvelles, Jao Tsitintry. Nous avons convoyé 22 bêtes en tout. La route a pris 8 jours au lieu de 21, au moins, par l’itinéraire actuel qui évite les zones écarlates. Une aubaine pour les éleveurs du Melaky pour vendre leurs bêtes plus souvent et augmenter leurs revenus.

Mais le coeur du projet est ailleurs. Dans les plaines herbeuses du Bemara, les méandres du Menabe, les collines enchevêtrées du Bongolava, trop souvent, trop de gens finissent dahalo par défaut. Un des seuls “métiers” possible, avec cultivateur de riz. Alors, Kasay a eu une idée : faire protéger les futurs convois -conjointement- par des dahalo repentis et par des militaires. Faire regagner du terrain aux soldats et fournir aux bandits un revenu alternatif au crime. Joindre la force des bérets verts et la connaissance du terrain des porteurs d’amulettes anti-balles.

Ces bandits peuvent être brutaux et cruels. Ils tuent et mènent sans scrupule des activités hors-la-loi. Mais néanmoins, ils n’ont rien à voir avec les mafias italiennes, ou les cartels mexicains. La situation est moins grave. Nous l’avons vu nous-mêmes dans le Menabe. Le dahalo moyen n’a rien d’autre à faire que des rapines ou des contrats d’escorte occasionnels. Il a la vingtaine. Il vagabonde dans la campagne avec quelques amis, couche dehors, ne mange pas à tous les repas, porte des habits usés, déchirés, de marques de sport contrefaites. Il est bardé d’amulettes anti-balles, et porte un fusil de chasse russe, marque Baikal. Il est illettré. ll boit beaucoup de bière de palme. Il évite les villes sous peine d’arrestation. «Les militaires tirent à vue sur nous», affirment certains dahalo qui nous ont escortés sur plusieurs jours. Kasay comptait sur eux pour dissuader leurs amis de nous attaquer.

Bien souvent, les embrouilles de dahalo recoupent des embrouilles de clans, de familles, ou de fesses. Ces derniers jours, des gars proches du village de Mataviokho (commune de Betsipolitra), croisés sur la route, ont failli attaquer la caravane de zébus d’Antsalova. Leur chef avait pris la femme d’un autre gars, habitant d’Ambalakaza-Bemamba, en Melaky… Lequel lui a lancé, énervé : «Si t’es un homme, attaque la caravane !»

Sur notre chemin, à chaque village, à chaque case, presque à chaque humain croisé, Kasay explique son projet et ses avantages économiques. «Il faut organiser quelque chose pour les jeunes ici, s’inquiète Kasay. Je ne veux pas les laisser faire des vols, des fric-frac. Je peux garantir des caravanes de 500 têtes tous les mois, depuis le marché d’Antsalova.»

En fait, il existait une ancienne route qui traversait aussi le Menabe. Jusqu’au jour où des dahalo ont dérobé, d’un coup, environ 850 têtes, en 2017. Depuis, personne ne se risque dans ces endroits… «Depuis, la criminalité a augmenté», affirme aussi le doyen du village de Marotahalaka, dans l’ouest du Menabe.

Assis à l’ombre d’une case, il écoute Kasay parler des futurs caravanes. «Vous arrivez et déjà vous voulez nous acheter du riz et du poulet, réagit-il. Aujourd’hui, nos seuls revenus sont les femmes qui vendent notre riz dans les communes alentours.» Dans ce village d’environ 200 personnes, sans école ni docteur, les jeunes deviennent naturellement dahalo…

Et pour l’heure, l’Etat peine à régler ce problème de criminalité. Ses rares représentants sont souvent occupés, eux-aussi, à voler et à racketter plutôt qu’à assurer le service public. Malgré quelques opérations victorieuses, les gendarmes manquent de moyens : à Ankondromena, et à Antsalova, pas de véhicules, pas même une moto. Chacun fait donc sa justice. «Il y a moins de vols et de crimes depuis le déploiement des bérets rouges», affirme néanmoins Basile Charles, le commandant de brigade d’Ankondromena.

L’armée, déployée en Menabe mais pas à Antsalova, a calmé la criminalité en usant de brutalité. Des témoignages rapportent que les soldats ont brûlé des cases dans le village de Bedriatra, commune de Soaloka, en avril, et d’autres dans le village de Mataviokho, en mai. Leur passage a aussi laissé de nombreux morts. Et personne n’est sûr que les victimes étaient bien des bandits et que les soldats agissaient en légitime défense… Dans ces endroits-là, on devient vite le dahalo de quelqu’un d’autre…

Cette baisse de la criminalité va-t-elle durer après le départ des soldats ? Et même s’ils restent, les bandits auront-ils toujours peur d’eux ? Dans le district de Miandrivazo, près de Betsipolitra, au cours de la semaine du 1er juillet, 70 dahalo ont mis en déroute un bataillon de 15 soldats  et blessé plusieurs d’entre eux…. Nous avons évité cette zone.

La Piste Kasay s’est déroulée sans encombre, sous l’oeil attentif de l’éleveur, son fusil toujours à portée de main, au rythme des pas des zébus. A Tsiroanomandidy, les bêtes sont parties en quelques heures, pour plus de 800.000 ariary pièces en moyenne. Reste maintenant le plus dur: réussir d’autres convois, convaincre les dahalo de changer de «métier», et réconcilier les clans sans verser (trop) de sang.

réalisé par Jao Tsitintry

Une nouvelle victoire pour les Barea

Parmi ses bêtes, Kasay a ramené des zébus de race Barea, les véritables, avec leur robe marron clair et leurs cornes pointées vers l’avant. Dans le convoi, leur fierté les poussait à toujours ouvrir la marche. Kasay en possède environ 300 têtes à Antsalova. Lui seul en élève autant dans le pays.

 Le trajet

Nous sommes partis d’Antsalova le 1er août, et franchi, le même jour, le Tsingy de Bemara pour camper sur le plateau du même nom. Le lendemain, notre équipage a remonté l’immense plaine vers le nord, à travers ses hautes herbes. Le matin suivant, le Menabe s’étendait sous nos yeux, fermé par les collines du Bongolava, atteintes deux jours plus tard. Il nous restait encore deux jours de route pour atteindre les environs de Tsiroanomandidy, mercredi 7, où Kasay a fait paître ses bêtes en attendant l’ouverture du marché, mardi 13.

 

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