Oops! It appears that you have disabled your Javascript. In order for you to see this page as it is meant to appear, we ask that you please re-enable your Javascript!
Flash
Préc Suiv

Chronique : Partons pour un walk about

Il vit dans un lieu indéterminé, entre brousse et campagne. On l’évoque avec gravité. S’il savait combien on le vénère, il se rengorgerait mais rirait très vite des qualités qu’on lui prête.  L’avez-vous rencontré ? Vous en parlez avec des étoiles dans les yeux, la voix vibrante d’émotion, c’est simple, vous décrivez le Graal. Vous, c’est-à-dire nous, plus ou moins confortablement installés dans une acculturation qui creuse l’écart entre les villes et le pays traditionnel. Dans sa campagne ou dans sa brousse vit cet individu extraordinaire à nos yeux, il représente à lui seul nos valeurs perdues, celles qu’on énumère à longueur de forums pour dire combien nous étions, nous aurions pu ou nous pourrions être formidables si seulement nous prenions la peine de nous ressourcer auprès de Lui.

En toute honnêteté, nos propos à son égard sont mitigés. Sous l’admiration et la bienveillance se glisse un soupçon de condescendance dont on peine à se défaire. Nous entretenons scrupuleusement la ligne de démarcation qui sépare son monde du nôtre et pourtant nous aimerions tellement pouvoir prétendre à l’authenticité qui lui colle à la peau et qui nous fait défaut.

Alors deux ou trois fois dans l’année, on prépare son sac de survie et son état d’esprit pour un pèlerinage sans option wifi. Même s’il n’est pas clairement exprimé, le but du voyage n’est un secret pour personne : on part en brousse ou à la campagne pour se rassurer sur son identité. Auprès de Lui, le Vrai Malgache. Auprès de Lui, on oublie le temps d’un bref séjour le soupçon de culpabilité qui parfois nous étreint quand un étranger de passage pointe du doigt ce qu’il appelle nos incohérences.  Pendant le séjour, on s’autorise même à baisser la garde en laissant de côté toute susceptibilité et on se persuade qu’on appartient à la même famille. C’est une sensation très plaisante, au moins aussi efficace que les thérapies modernes censées mettre l’individu sur le chemin de son identité. Pour autant, s’il est source de sensations revigorantes, ce pèlerinage n’est pas sans risque : en allant à la rencontre de son fantasme, le tempérament le plus doux se transforme parfois en un monstre d’extrémisme qui prônera la pureté, premier jalon vers l’exclusion et l’épuration.

Mais dans sa version plus heureuse, le voyage au pays des valeurs perdues s’apparente à un walk about, cette randonnée initiatique propre aux aborigènes d’Australie. Notre walk about est une confrontation douloureuse entre l’acculturation subie et le fantasme du vrai Malgache. Douloureuse parce que, de la même manière qu’il faut tuer le père pour devenir un homme, il faut renoncer au fantasme pour s’accepter tel que l’on est, un Malgache d’aujourd’hui.

Kemba Ranavela

Les commentaires sont fermées.