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Kemal Dervis : humaniser un futur inhumain

Kemal Dervis  : humaniser un futur inhumain

WASHINGTON, DC – Cela fait longtemps déjà que la question de l’impact de percées technologiques telles que l’intelligence artificielle sur le fonctionnement de nos économies et marchés du travail est devenu un sujet brûlant.

Mais le livre récent de Jerry Kaplan : A Guide to Wealth and Work in the Age of Artificial Intelligence m’a réellement impressionné en donnant la vraie dimension des enjeux socio-économiques.

Un exemple relativement bien connu de l’impact de la révolution numérique sur le fonctionnement des marchés est la possibilité de gagner d’énormes profits grâce au trading à haute vitesse, en étant une microseconde «en avance» sur tout le monde. Un autre exemple est la capacité de discrimination par les prix qu’ont développée les nouveaux créateurs de marchés électroniques comme Uber, qui s’approprient ainsi chaque centime du «surplus du consommateur», vieux concept de la théorie microéconomique. Bientôt, un nouveau type d’Uber amélioré pourrait émerger, regroupant voyages en voiture, bus, bateau et avion, ainsi que chambres d’hôtel, dans un super-app. En fait, c’est exactement ce sur quoi travaillent en ce moment certains constructeurs automobiles.

Une question clé est de savoir pourquoi la bonne vieille concurrence ne fait pas disparaître rapidement ces bénéfices. La réponse se trouve souvent dans le modèle commercial de ces entreprises. Ces dernières empruntent beaucoup à leur lancement, accumulent des coûts fixes importants et offrent des prix si bas au départ qu’elles perdent de l’argent. Cela leur permet de développer leurs activités pratiquement sans concurrence, jusqu’à avoir mis en place ce qui est essentiellement un monopole. À ce moment, elles peuvent alors augmenter les prix et pratiquer relativement librement la discrimination par les prix.

Echelle

Comme Kaplan l’explique, c’est précisément ce qu’Amazon a fait. L’entreprise a d’abord atteint une échelle massive, ce qui lui a permis de stocker les produits non commandés à différents endroits et ainsi réduire les coûts de transport. A présent, elle peut offrir une livraison rapide et gratuite, face à laquelle les petites entreprises ne peuvent pas rivaliser. Ajoutez à cela des algorithmes complexes qui fixent les prix d’une manière qui maximise les profits, et la domination d’Amazon semble relativement sûre.

Puisque cette approche facilite l’arrivée de super-entreprises mondiales, elle crée de graves problèmes pour les marchés du travail et les sociétés, car elle détruit des emplois de niveau intermédiaire basés sur de vieilles compétences plus rapidement que des emplois comparables basés sur de nouvelles compétences ne peuvent être créés. De manière tout aussi grave, elle contribue à des niveaux choquants d’inégalité de revenus, avec quelques ménages qui sont non seulement très riches mais qui détiennent également une influence politique considérable. Si les revenus deviennent trop concentrés trop rapidement, l’investissement souhaité aura tendance à être inférieur à l’épargne disponible, créant un déséquilibre macro-économique keynésien. (Contrairement à la croyance populaire, ce qui importe n’est pas véritablement le montant des revenus à destination des hauts salariés, mais la variation de ces revenus.)

Bien que nous devenions habitués à battre des records – en 2013, plus de 90% de toutes les données déjà accumulées dans l’histoire humaine avait été accumulées au cours des deux années précédentes – la réalité est que la vitesse et l’ampleur de cette transformation constituent des défis majeurs. Si nous ne parvenons pas à y répondre de manière adéquate, le résultat ne sera probablement pas une société plus sûre et plus prospère, mais plutôt une société dans laquelle la frustration et le désespoir augmenteraient, ce qui pourrait conduire à des comportements extrêmes.

Une proposition, faite par Kaplan, est de créer un système d’«hypothèque de l’emploi». Les entreprises avec un besoin futur de certaines compétences deviendraient une sorte de parrains, au moyen d’offres d’emploi potentielles futures, pour les personnes désireuses d’acquérir ces compétences. Le travailleur pourrait obtenir un prêt sur ses revenus futurs prévus pour financer ses études. Les prêts seraient remboursés une fois le travail commencé.

Ampleur

Ces changements seraient sans doute utiles. Mais aucune de ces propositions ne reflète l’ampleur de la transformation à laquelle  nous sommes confrontés. Ce dont nous avons vraiment besoin est de transformer radicalement la façon dont fonctionnent nos sociétés – et vite.

 France Stratégie, qui conseille le gouvernement français, et l’entrepreneur américain Nick Hanauer ont proposé des réformes socio-politiques qui partagent un fondement conceptuel semblable. Les individus gagnent des «droits» au cours de leur vie, d’abord au titre de résidents légaux, puis, par exemple, par l’obtention de diplômes et de certifications professionnelles, en effectuant des travaux communautaires (y compris le service militaire), et en gagnant de l’argent. Ces droits peuvent être échangés contre divers avantages, tels que des congés familiaux ou de reconversion, ou un complément de pension. Le système inclurait tous les résidents et serait complètement portable, laissant beaucoup de liberté à chacun pour choisir comment et quand utiliser ces droits. Des arrangements complémentaires – avec, par exemple, les employeurs potentiels offrant des crédits supplémentaires pour se reformer – pourraient également être mis en œuvre.

Par Kemal Dervis

Copyright : Project Syndicate.

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