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Joschka Fischer : réveiller l’Europe

BERLIN – Le vote des électeurs britanniques en faveur du Brexit n’est pas un exemple de l’humour noir britannique que j’apprécie tant. Ce ne sont pas les séries télévisées Monty Python’s Flying Circus, Yes, Prime Minister ou Fawlty Towers ; ce sont juste Boris, Michael et Nigel et leur désastreuse émission de télé-réalité politique.

Compte tenu de l’importance économique, politique et militaire du Royaume-Uni, le Brexit créera un grand vide au sein de l’Union européenne. S’il ne détruira pas l’Europe, on ne peut pas, à l’heure actuelle, en dire autant pour le Royaume-Uni. Le pays restera-t-il uni, ou les Écossais décideront-ils de s’en détacher ? Et est-ce que l’Irlande du Nord cherchera une réunification avec la République d’Irlande ? Le Brexit a-t-il ouvert la voie au déclin d’une des économies les plus dynamiques de l’UE et à la fin de Londres comme place financière mondiale ?

La sortie du Royaume-Uni de l’UE est un événement sans précédent et réservera sans doute son lot de mauvaises surprises. Jusqu’ à présent, à l’exception du Groenland, l’UE n’a connu que des élargissements, raison pour laquelle personne ne sait comment se déroulera le Brexit, ni combien de temps il prendra (il a fallu trois ans au Groenland), ni quelles implications il aura pour le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Incertitude

Dans tous les cas, une chose est sûre : la décision des Britanniques – même si elle est mise en œuvre de la manière la plus rapide qui soit – entraînera une longue période d’incertitude politique et économique et un repli de l’Europe sur ses affaires intérieures alors que le monde alentour change radicalement. Si une réflexion rationnelle était à l’origine du processus décisionnaire, les

27 États membres restants devraient, dans leur propre intérêt, prendre des mesures immédiates pour promouvoir la stabilité et améliorer l’intégration et ainsi renforcer l’UE. Mais cela semble peu probable.

Les divergences concernant les stratégies et les tactiques entre les principaux membres de l’union monétaire, en particulier entre l’Allemagne et la France, et entre les membres du Nord et du Sud de la zone euro, sont simplement trop marquées. Tout le monde est pourtant conscient des mesures qui s’imposent : trouver un nouveau compromis au sein de l’union monétaire entre l’insistance têtue de l’Allemagne en faveur d’une politique d’austérité et la nécessité pour les pays méditerranéens de bénéficier de nouvelles dépenses pour relancer la croissance et encourager la compétitivité. Mais les dirigeants politiques européens ne semblent pas avoir le courage de se lancer dans cette voie. Il ne faut donc s’attendre à aucun signe de nouveau départ, ou de renforcement, de l’UE. Au contraire, après les vifs plaidoyers pour un changement après le choc initial du Brexit, tout laisse à penser que le statu quo prévaudra.

Mais les causes sous-jacentes au rejet de l’Europe vont bien au-delà des litiges actuels. La résurgence du nationalisme a ressuscité le mythe d’un âge d’or perdu d’États nationaux ethniquement et politiquement homogènes, libres de contraintes externes et non soumis aux conséquences négatives de la mondialisation.

J’ai écris ces lignes quelques jours avant le centenaire du carnage que fut la première bataille de la Somme, commencée le 1er juillet 1916. Il semble que le potentiel de démystification de deux terribles guerres mondiales, à une époque susceptible de forger une Europe commune et de donner naissance à l’UE, ne suffit plus aujourd’hui à soutenir le projet d’intégration européen entamé après 1945. Les mots prononcés par l’ancien président français François Mitterrand lors de son dernier discours devant le Parlement européen, «le nationalisme, c’est la guerre !», semblent être tombés dans les oubliettes de l’histoire.

Mythes

Aujourd’hui, le nationalisme progresse dans presque tous les pays européens et cible principalement les étrangers et l’UE, également visés par les partisans du Brexit. Si les avocats du «Leave» ont essentiellement fait appel à des mythes nationalistes, les partisans du «Remain» ont été surtout perçus comme des comptables. Les fades bureaucrates n’ont pas fait le poids.

Ce renversement de la vision positive de l’Europe ne fait pas seulement fi du passé. Il est également le symptôme du déclin (en termes relatifs du moins) de l’Europe, ou plus précisément, de l’Occident, qui s’est traduit par une profonde méfiance envers les «élites». L’Europe n’est pas seule à cet égard : aux États-Unis, Donald Trump, le probable candidat des Républicains à la présidence – qui s’est félicité du Brexit – manipule les mêmes émotions nationalistes.

Pour de nombreux citoyens européens, des entités comme l’Union européenne, et également l’émergence de puissances économiques de premier plan comme la Chine et l’Inde, sont perçues comme les agents de ce déclin, plutôt que comme un levier permettant d’influer sur les rapports de force mondiaux et d’y réagir conformément à leurs valeurs et à leurs intérêts. Le salut réside ainsi dans l’État-nation. Malheureusement, comme le démontrera le Royaume-Uni, cette stratégie n’est rien d’autre qu’une prophétie auto-réalisatrice d’un déclin (…).

A l’heure actuelle, les gouvernements de pratiquement tous les États membres ont une position contradictoire qui consiste d’un côté à rejeter une plus grande intégration et de l’autre à vouloir que l’UE se «montre à la hauteur». A la hauteur de quoi, et comment, en l’absence d’une plus grande intégration, reste un mystère. Mais même en Europe, personne ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

Il est peut-être encore temps d’inverser les tendances actuelles en Europe. Nous n’avons pas besoin d’une victoire de Trump, ou de l’élection de la présidente du Front national Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle l’an prochain en France pour savoir où conduit le nationalisme qui sous-tend le Brexit.

PAR Joschka Fischer

Copyright: Project Syndicate, 2017.

www.project-syndicate.org

 

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