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Reflet – FESPACO 2017 : la femme, la violence et la solidarité au cœur des paroles des cinéastes d’Afrique

Du 25 février au 4 mars, la 25e édition du Festival panafricain de cinéma et de la télévision d’Ouagadougou (Fespaco) a été sous le feu des projecteurs au Burkina Faso. 20 longs-métrages étaient en lice pour l’Etalon de Yennenga, 24 films courts pour le Poulain de Yennenga. Retour sur la sélection et les palmarès de cette édition.

Zoom sur la femme, la politique, la guerre, la corruption…

Dans la catégorie long-métrage, deux grandes thématiques traversent les œuvres présentées à cette édition. Les différents regards sur la femme et les violences dans la société. Quelques thématiques solitaires qui sont d’actualité se sont aussi dégagées dans la sélection, notamment le pillage des ressources naturelles, la corruption, la politique, la tradition et la guerre.

Les regards sur la femme sont d’une grande diversité dans cette sélection 2017. D’abord, le portrait à la fois poétique et déstabilisant d’une femme battante et digne dans Félicité d’Alain Gomis (Sénégal). Le film a remporté l’Etalon d’ Or et le Prix du meilleur son jugé « remarquable ». Dans Frontières, Apolline Traoré (Burkina Faso) met en scène la solidarité et le courage de quatre femmes,

le film a remporté le Prix CEDEAO de l’intégration, le Prix de la meilleure réalisatrice et le Prix Felix Houphouet-Boigny (renforcement de la paix et de la sécurité, des relations de fraternité et de solidarité).

Le Camerounais Brice Achille dresse aussi le portrait d’une jeune refugiée centrafricaine et lie son destin à celui d’un vieux professeur d’université solitaire dans Life point. On y voit évoluer la femme objet d’attirance. La femme, objet de désir, le Burkinabé Tahirou Tasséré Ouedraogo l’évoque dans Thom. Lilia, une fille tunisienne de Mohamed Zran (Tunisie), est le récit de vie d’une insaisissable femme fatale qui obsède tous les hommes autour d’elle. La femme fatale et manipulatrice, on la retrouve dans le film ivoirien, L’Interprète, d’Olivier Meliehe Koné.

La violence omniprésente

Dans le chapitre des violences, plusieurs films abordent le sujet. En premier lieu, A mile in my shoes, le récit de vie de Said, victime d’abus sexuel dans son enfance. Le film du Marocain Saïd Khallaf se démarque avec une nette rupture avec les esthétiques conventionnelles en intégrant des scènes de théâtre

dans la narration, le tout s’étale sur une temporalité plurielle. L’Etalon de bronze lui a été attribué ainsi que le prix spécial de la Fédération africaine des critiques de cinéma (FACC).

Toujours de la violence sexuelle. Le viol d’une adolescente est au cœur de Fre de l’Ethiopien Kinfe Banbu. Cette injustice pousse le père de

l’adolescente à se faire justice soi-même. Victime d’un viol collectif, Aisha veut aller jusqu’au bout pour réclamer justice, c’est dans ce drame que se détache le portrait de Aisha du Tanzanien Chande Omar. Les violences s’intensifient dans Innocent malgré tout des Ivoiriens Jean de Dieu Konan et Samuel Mathurin Codjovi. Le film accable l’assistance avec d’interminables scènes de torture à n’en plus finir.

Autres regards sur la société

Dans le chapitre politique, le pillage des ressources naturelles revient dans la fiction du Burkinabé Adama Ruamba, La forêt du Niolo. Son scénario « excessivement fort » lui a valu le Prix du Meilleur scénario. Mohamed Bensouda (Maroc) exprime « sa vision personnelle du pouvoir » dans A la recherche du pouvoir perdu. Son actrice principale, Noufissa Benchahida, a reçu le prix de l’interprétation féminine. Le film le plus acclamé de ce festival, L’orage africain, un continent sous influence a remporté l’Etalon d’argent. Ce film du Béninois Sylvestre Amoussou porte l’aspiration d’un peuple à des dirigeants responsables prêts à défendre l’intérêt de leur pays/du continent.

Dans Wulu du Malien Daouda Coulibaly, le réalisateur interroge la cause profonde de la crise malienne et le rêve de la jeunesse africaine. Le prix de l’interprétation masculine a été attribué à Ibrahim Koma qui a incarné le personnage principal du film, Ladji. Tandis que Le Puits du tunisien Lotfi Bouchouchi revient sur l’histoire d’un village pris en otage car soupçonné de donner refuge aux rebelles. Le film a reçu le prix de la Meilleure musique et le Prix Spécial Wateraid.

The Lucky special du Sud-africain Rea Rangaka a remporté les prix du Meilleur décor et meilleure affiche. Le film raconte le combat d’un musicien passionné contre la tuberculose. Praise the Lord Plus one du Ghanéen Kwaw Ansah revient sur le phénomène de secte qui envahit les pays pauvres ainsi que ces gourous manipulateurs. Le gang des antillais du Guadeloupéen Jean-Claude Barny est une incursion historique dans la France des années 70.

L’histoire d’une famille aux mille Tourments de Sid Ali Fettar (Algérie) évoque les problèmes de société de l’Algérie contemporaine. Le chômage, la radicalisation ou encore la place de la femme dans la société. Quant au film de Rahmatou Keïta (Niger), Zin’naariya ou l’Alliance d’or, c’est un délice visuel. Le film a d’ailleurs remporté le prix de la Meilleure image. C’est l’histoire d’une jeune femme qui rentre au pays après des années d’études en France. Entre tradition et modernité, la jeune femme essaie de trouver sa place.

Etalon d’or : Félicité de Alain Gomis (Sénégal)

Etalon d’argent : L’orage africain, un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

Etalon de bronze : A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

« Antananarivo tiako ianao », une plongée pour rafraîchir la mémoire

Retour de Haminiaina Ratovoarivony avec le court-métrage « Antananarivo tiako ianao » qui revient sur les douloureux événements de 2009. Critiques.

Après la sélection de son film « Malagasy mankany » au Fespaco 2013 dans la catégorie long-métrage fiction vidéo, le réalisateur malgache Haminiaina Ratovoarivony revient avec « Antananarivo tiako ianao », sélectionné dans la catégorie court-métrage en compétition à cette 25e édition du festival. Certes, « Antananarivo tiako ianao » (ndlr : Antananarivo, je t’aime) sonne comme une déclaration d’amour, mais le film reflète également cet éternel recommencement de l’histoire.

Dans ce nouveau film, le réalisateur plante son décor dans la période de crise de 2009 quand le leader du mouvement TGV (Tanora malaGasy Vonona), Andry Rajoelina, a pris le pouvoir par la voie de la rue obligeant le président en exercice du parti TIM (Tiako Madagasikara), Marc Ravalomanana, à prendre le chemin de l’exil. Le film évolue dans une zone médiane entre le docu-fiction et la fiction où se mêlent romance et faits réels.

Son personnage principal est un cinéaste qui essaie de se battre pour avoir le visa d’exploitation de son film. Il s’agit du réalisateur. Les premières images circonscrivent cette allure autobiographique du film : premier plan sur le regard déterminé du cinéaste à travers le rétroviseur de sa voiture, le titre de l’article de presse, « Hamy Ratovo sort un film audacieux » et les affiches de son film Malagasy mankany.

Petit à petit se dévoile la sensibilité pour les paysages et la population de cette « Ville des Mille », théâtre des soulèvements populaires successifs de 1972, de 1991, 2002 et de 2009. La chanson « Tanindrazana » (ndlr : Patrie), qui sert d’intermède à l’interview du cinéaste à la radio et qui reprend les grandes lignes de l’hymne national, vient d’ailleurs renforcer ce ton patriotique. Mais ces fresques de la vie quotidienne révèlent également la démission totale de la population par rapport à la politique.

Avec les premières images viennent aussi les premiers sons qui ancrent le récit dans l’espace-temps, celui de la crise politique de 2009. A la place des images d’archives, il a choisi des sons radiophoniques. Un choix qui épargne le réalisateur de faire de l’histoire un cadre

de fond à ses intrigues. Avec des séquences délicatement choisies, ces bulletins d’information résonnent comme un rappel pour secouer l’amnésie collective, comme pour établir un pont entre le présent et le passé.

Après Tabataba de Raymond Rajaonarivelo qui reconstitue les événements de 1947, très peu de films malgaches abordent l’histoire de la Grande île. C’est ce qui rend ce film intéressant. Mais pour autant,

« Antananarivo tiako ianao » n’est pas une reconstitution historique. Dans son traitement, le réalisateur exprime sa volonté de talonner le réel.

Des courts-métrages riches en diversité

Dans la catégorie des courts-métrages, les thèmes sont assez diversifiés, embrassant la solidarité, le poids de la tradition, la femme, la discrimination, sans oublier les problèmes de société comme l’homosexualité et la violence. Les concurrents dans la catégorie sont majoritairement des jeunes réalisateurs qui viennent pour la première fois au Fespaco présenter leur premier film.

Le Poulain d’or est revenu à Hyménée de Violaine Maryam Blanche Bellet du Maroc. La réalisatrice n’en est pas pour autant à son premier coup d’essai. Le film raconte dans un huis clos la nuit de noce d’un couple à l’issue de laquelle il faut présenter aux familles le drap taché de sang. L’alternance de la musique entêtante de la fête et l’ambiance oppressante de la chambre créent une tension permanente. Le dénouement est symbolisé par la sortie du couple de cet enfermement dans la tradition. C’est dans ce contexte de liberté recouvrée (sans avoir ce poids de la tradition comme moyen de pression) que le couple retrouve un certain épanouissement.

The bicycle man de la Sud-Africaine Twiggy Matiwana a remporté le Poulain d’argent. Le film raconte l’histoire d’un père de famille atteint du cancer de sein. Dans un pays où l’attention est focalisée sur le VIH-Sida, ce film sensibilise quant à l’existence d’autres fléaux comme le cancer. Le Poulain de bronze a été attribué au film du Tunisien Mehdi Barsaoui, Khalina Hakka khir (On est bien comme ça) qui évoque avec poésie et humour le rapport d’un grand-père malade avec son petit -fils en pleine crise d’adolescence.

Poulain d’or : Hyménée de Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc)

Poulain d’argent : The bicycle man de Twiggy Matiwana (Afrique du Sud)

Poulain de bronze : Khalina Hakka khir de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie)

Page réalisée par Domoina Ratsara, journaliste freelance – Contributrice de la revue panafricaine des critiques cinéma, Awotele

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