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Reflet – Francophonie : imaginer et inventer le monde en français

Sommes-nous francophones ? Nous appartenons à la grande famille des pays dans lesquels le français est pratiqué en tant que langue maternelle, officielle ou véhiculaire. D’après les dernières estimations, on compterait à Madagascar 6% de locuteurs capables de s’exprimer correctement en français. C’est que nous avons à notre disposition une langue nationale qui permet à ses locuteurs de communiquer partout dans l’île sans recourir au français. Maîtriser le français, cette langue que nous avons du mal à qualifier d’étrangère est pourtant un critère d’identification sociale plus déterminant et plus cruel que tous les documents officiels.

Le français, une langue étrangère ?

Allons donc ! Il coule dans nos veines depuis plusieurs décennies ; en cherchant bien, nous avons tous un grand-père ou un cousin éloigné capable de réciter quelques vers d’un poème en français.  Il le fera probablement avec plaisir et sans amertume. Sur les ruines d’un pays qui s’effondre, les souvenirs liés à la langue française telle qu’on l’apprenait «avant»  prennent des libertés avec la réalité. Nos aînés ne se sentaient pas francophones, ils voulaient parler la langue de la France. Leurs petits-enfants apprennent le français, le parlent parfois (6% de locuteurs bilingues…). Surtout, ils savent que cette langue leur ouvre les portes d’un monde qui ne s’arrête pas aux portes de la France mais s’étend à des pays qui font rêver d’un avenir plus radieux, en particulier le Canada. Se sentent-ils francophones pour autant ? Pas si sûr. Etre francophone, c’est une identité virtuelle comprise des seuls initiés ou des francisants qui évoluent dans les milieux universitaires.

Etre francophone, c’est quoi au juste ?

Les Malgaches ne sont pas les seuls à se demander ce que signifie être francophone. On se pose la question sur tous les continents, dans tous les pays où on parle le français avec une notable exception en Europe : la France. Demandez à un Français si, parce qu’il parle français, il est francophone. Vous aurez de la chance s’il comprend le sens de votre question. Demandez à un Canadien, à un Vietnamien, ou à un Malgache si un Français est un Francophone, vous ne serez sans doute pas mieux compris, et pour cause : bien qu’on s’en défende à Madagascar comme ailleurs, on distingue la France et la francophonie, mot mal aimé de la langue française et diversement connoté.

Héritage linguistique

C’est encore depuis Paris que la langue française veut rayonner. Pour autant, le centre de la francophonie ne se trouve pas à Paris. Il est où on le parle, où on l’invente et on le réinvente, ici et partout où le français est vivant.  6% de locuteurs ne font pas une majorité de bilingues. Il n’empêche, Madagascar s’est approprié son héritage linguistique.

Les exemples ne manquent pas dans la langue de tous les jours. Comme en Suisse ou sur le continent africain, les parents paient les écolages de leurs enfants. Comme dans de nombreux pays africains, on subit les délestages d’électricité avec une grande régularité. C’est auprès du comptable que vous prenez les frais des transports en commun. Vous souhaitez déménager ? L’agence immobilière vous proposera une villa basse plutôt qu’une villa de plain-pied. Vous n’aurez pas de balcon, peut-être une varangue. Et, paresse intellectuelle ou choix délibéré, nous préférons libeller les chèques en français.

Danser avec les mots

Francophones, nous écoutons la «radio mondiale» et ses émissions qui nous racontent, via Paris, le monde en français, cette langue qui se réinvente et se renouvelle aux quatre coins de la francophonie. A l’occasion de la semaine de la langue française, Yvan Amar propose dans son émission «La danse des mots» un jeu pour inventer des équivalents français à des anglicismes courants. Les mots d’ordre du jeu «Speakons français !» sont imagination et créativité, à l’image de ce que doit être la francophonie. Le cru 2016 offre le «boudlanuit» ou la «tardivine» pour «after» ; le «tusaisquoi» ou le «vipèrebiage» pour le trivial «gossip». Ces mots ne sont pas encore adoubés par l’Académie Française… Ils témoignent cependant de la vitalité d’une langue qui rayonne non plus à partir d’un centre qui dicte le bon usage mais d’un monde qui communique en réseau de l’Amérique du Nord à l’Asie en passant par l’Afrique, la Caraïbe, l’Océan Indien, l’Océanie et l’Europe.

La majorité des francophones n’est plus française. C’est de cette majorité que souffle le français d’aujourd’hui, dans un espace que nous partageons avec plus de 274 millions d’individus dans le monde.

Une langue française pour une littérature française

Les milieux littéraires sont une illustration flagrante de cette différenciation de plus en plus controversée. On admettait il n’y pas si longtemps que les librairies proposent des rayons dédiés à la littérature française et d’autres à la littérature francophone. Les écrivains français eux-mêmes expriment des réticences à être rangés sous la bannière «francophone». Comme il existe une langue française, il ne devrait exister qu’une littérature française affirment les plus rétifs.

C’est ainsi qu’on n’est pas peu fier à Paris que des auteurs dont le français n’est pas la langue maternelle l’aient adoptée comme langue d’écriture : d’Espagne Jorge Semprun, de Cuba Eduardo Manet, du Canada Nancy Huston, de Chine Dai Sije, de Russie Andreï Makine ou encore d’Afghanistan Atiq Rahimi pour n’en citer quelques-uns. Ces écrivains nés sur tous les continents ont en commun d’avoir choisi d’écrire dans le pays dans lequel ils vivent : la France. Sont-ils francophones ?

Un rapport de force

Sans entrer dans la polémique qui se limite finalement à quelques salons parisiens, on constate que celui qui se dit francophone évolue dans un milieu bilingue voire plurilingue, dans lequel le français cohabite avec une ou plusieurs langues dans un rapport de force parfois à l’avantage du français, parfois non. Pour des raisons historiques, la France fait figure d’exception. Les langues régionales de France longtemps reléguées au rang de patois ne jouent pas dans la même cour que la langue nationale. C’est hors de la France que l’on se sent et l’on s’affirme francophone. A l’aune de cette définition, à Madagascar nous sommes effectivement francophones.

Que faire de cette langue qu’on ne peut pas balayer d’un trait  et qui fait de l’ombre à celle qui symbolise l’identité nationale ? Depuis l’indépendance, le statut du français dans le système éducatif est passé de langue d’enseignement à langue seconde et langue étrangère à plusieurs reprises. D’abord langue de l’oppression, puis langue de la connaissance et du savoir, le français reste une incontournable langue de l’ouverture sur le monde. C’est vrai pour la plupart des pays francophones qui comme le nôtre ont connu la colonisation. L’héritage est délicat, encombrant et difficile à transmettre aux jeunes générations.

Page réalisée par Kemba Ranavela




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