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Reflet de la semaine – Trafic de concombres de mer : une agression de l’écosystème marin

Reflet de la semaine – Trafic de concombres de mer : une agression de l’écosystème marin

L’exploitation des concombres de mer, un produit de choix dans la gastronomie chinoise, est surtout l’apanage des parties Nord, Ouest et Sud-ouest de l’île, notamment Antsiranana, Mahajanga et chez les Vezo. Mais la demande croissante de ce produit halieutique dans les pays asiatiques, ainsi que les prix élevés entraînent une surexploitation de cette espèce marine à Madagascar au cours de ces dix dernières années.

Sainte-Marie surexploitée, le maire déplore

Le concombre de mer est devenu la cible de pêches illégales depuis des mois à Sainte- Marie. Les actions de lutte contre le trafic menées par les habitants, les autorités locales et les associations œuvrant pour la conservation des espèces marines depuis novembre dernier ont freiné cette surexploitation. Mais le phénomène subsiste malgré tout, selon les informations recueillies sur place.

Les pêcheurs illégaux de concombres de mer sont présents à Sainte-Marie depuis juin 2015, d’après le maire de la commune, Beassou Ismak Ado Crophe. «La pêche au concombre de mer est pratiquée dans l’île de Sainte-Marie depuis des années, mais ces derniers temps, les villages d’Ankobahoba, Ilampy, Vohiberanto et Lahatrozona sont les principales zones d’intervention de ces pêcheurs illégaux. D’autant plus que 60% des habitants de l’île pratiquent la pêche comme principale activité ou activité secondaire».

Et d’ajouter, «Mais cette pêche est pratiquée de façon raisonnable, c’est-à-dire en apnée, sans masque ni bouteille de plongée. A travers cette pratique, le pêcheur ne remonte que quelques pièces de ce produit, soit l’équivalent de quelques kilos. Mais avec l’arrivée des exploitants illégaux, les concombres de mer des eaux de Sainte-Marie sont exposés à une réelle menace vu que les pêcheurs sont équipés de bouteilles de plongée, ce qui leur permet de rester beaucoup plus longtemps sous l’eau et de remonter ainsi une plus grande quantité de produits. Il s’agit vraiment d’une surexploitation».

Plus de 40 tonnes de pêchés

Depuis l’arrivée des exploitants illégaux à Sainte-Marie, près de 40 tonnes de concombres de mer sont sortis de l’île, à l’insu des autorités locales, a affirmé le maire. Par ailleurs, une source sur la place avance que les actions pour endiguer ce fléau ont accusé un retard, car les responsables concernés à tous les niveaux ont été alertés de la présence de ces trafiquants à Sainte-Marie depuis quelques mois déjà. Mais ce n’est qu’au mois de décembre que les descentes sur place ont été effectuées.

Selon les explications du maire de l’île, « la préparation des élections communales était alors la priorité des autorités. Mais de plus, les exploitants illégaux parviennent à se rapprocher des habitants grâce à des aides comme des denrées alimentaires, ou même parfois de l’argent cash. Le moment n’était donc pas propice pour s’en prendre à ces braconniers, qui sont d’autant plus soutenus par des opérateurs et autres responsables présents dans l’île ».

Pour sa part, Mampionona Ramanantoanina, représentant de l’APMF sur l’île déplore le manque de personnel au niveau de l’agence pour le contrôle des navires qui accostent à Sainte-Marie ou en partent. Selon ses explications «L’antenne de l’APMF est présente à Sainte-Marie depuis 2006. J’exerce la fonction de représentant de l’APMF depuis avril 2015. Et ce n’est qu’en janvier de cette année que le siège central sis à Antananarivo a envoyé une équipe de six agents depuis que j’ai signalé l’insuffisance des éléments sur place. Sur Internet, on peut relever des positions de bateaux dans certaines zones aux alentours de l’île. Nous avons alors effectué une mission d’arraisonnement dans les fiefs des pêcheurs illégaux, le 2 janvier dernier. Un bateau-mère et deux petits bateaux ont été repérés à Ankobahoba, du côté de la baie d’Ampahanihy. Ces bateaux n’ont aucun numéro d’immatriculation, et bien évidemment leur présence à Ankobahoba n’a pas été signalée à l’APMF. Seulement, nous ne sommes pas en mesure de saisir ces bateaux vu qu’il n’y avait plus personne à bord, et la principale raison de leur présence sur la côte reste inconnue ».

Des autorités locales impliquées

Depuis la manifestation des habitants de Sainte-Marie pour empêcher cette surexploitation, le 7 janvier dernier les pêcheurs illégaux ont quitté les eaux de Sainte-Marie pour échapper aux éventuelles poursuites. Une descente a été effectuée sur le littoral Est de l’île la même semaine, et il s’est avéré que les pêcheurs clandestins ont déserté les lieux. Aucun bateau, ni équipements de pêche n’ont été trouvés. Seuls quelques restes de concombres de mer témoignant de leur présence sur les lieux ont été aperçus.

A la mi-décembre 2015, une équipe constituée de deux éléments des forces de l’ordre, d’un journaliste et d’un assistant parlementaire a effectué une sortie en mer, à 15 ou 20 km au large de Sainte-Marie. Huit membres d’équipage d’un bateau, dix-neuf bouteilles de plongée et quelques kilos de concombres de mer ont été appréhendés à cette occasion. « Nous avons alors saisi tous les équipements trouvés sur les lieux. Seulement quelques jours après, des représentants du centre de surveillance de pêche sont intervenus pour récupérer ces équipements », a expliqué Beassou Ismak Ado Crophe.

Une autre source présente sur place a également indiqué que cinq cents bouteilles de plongée ont été utilisées par des groupes de pêcheurs pour l’exploitation à grande échelle de concombres de mer. En effet, des autorités sont accusées d’être de mèche avec les pêcheurs illégaux. Lors de la manifestation des habitants, le 7 janvier dernier, le chef de la Circonscription des ressources halieutiques et de la pêche (CRHP), Delphin Tsimania a été pointé du doigt par le député élu à Sainte-Marie, Maximin Tsivolagne, comme étant un complice des braconniers. La démission de ce haut responsable a même été recommandée. Maintenant, les habitants de l’île craignent que ces braconniers reviennent reprendre leurs activités.

Un rôle majeur dans l’écosystème marin

Mais quel est le rôle de l’holothurie dans l’écosystème marin ? Selon les propos d’Andry Malalan’Ny Aina Rakotondrazafy, biologiste auprès de la CEO Agence Oxygeniouz-Africa, « Les holothuries sont des espèces détritivores. Ils nettoient le fond marin des particules et détritus organiques. Concernant leur rôle dans l’écosystème marin, les concombres de mer s’apparentent aux décomposeurs, aux détritivores, ils transforment et recyclent les particules organiques en matières minérales pour les besoins des plantes. Les œufs, les larves et les juvéniles des concombres de mer sont aussi une source de nourritures non négligeable pour plusieurs espèces, notamment les poissons, les mollusques, et les crustacés. Des associations/ relations plus étroites avec certaines espèces ne sont pas exclues qui sont menacées de disparition dans le cas d’une surexploitation des holothuries. Enfin, en retournant, en filtrant et en recyclant le substrat du fond marin, les holothuries jouent un rôle qui n’est pas des moindres, à savoir l’oxygénation».

A noter que l’utilisation de bouteille de plongée pour la pêche du produit est prohibée par la loi. «Une personne plongeant en apnée est limitée dans le temps pour chasser, ce qui fait qu’elle doit remonter en surface pour respirer et ce cycle d’interruption diminue l’effort de capture, interrompt aussi le fil d’observation et pourrait laisser passer inaperçus des individus. Un effort continu, avec une bouteille de plongée, n’aura pas le même effet car la capture correspond à une fouille minutieuse du fond marin et ne laisse passer aucun animal. C’est le moyen idéal pour rafler tout sur son passage», a-t-il avancé.

Rappelons qu’une note interdisant formellement la pêche, la mise en vente, la mise en conservation, le transport et l’achat de concombre de mer est sortie le 5 janvier dernier.

 

Un marché qui rapporte

Sur le marché extérieur, le commerce de concombres de mer est devenu une affaire juteuse. C’est l’une des principales raisons de cette surexploitation, non seulement à Sainte-Marie mais sur toute la côte Est de l’île.

«Le prix du kilo de concombre de mer tourne autour de

22 000 ariary à Sainte-Marie, mais cela peut atteindre plus de 200 millions d’ariary à Antananarivo, une fois le produit traité et prêt à être exporté. Ici, un plongeur peut avoir près de 50 000 à 60 000 ariary. C’est minime par rapport aux risques qu’ils encourent en plongeant jusqu’à 18 mètres sous l’eau, mais il s’agit pour eux d’une bonne affaire. Leurs patrons achètent le kilo de concombre de mer à 3 000 ariary, pour ensuite les revendre à des grands collecteurs. Cinq grands patrons dans l’exploitation des concombres de mer sont répertoriés à Sainte-Marie. Deux d’entre eux sont intouchables, on ignore pourquoi », a expliqué Michel, un plongeur habitant à Sainte-Marie. Concernant les exploitants venant d’autres régions, Michel affirme qu’« il s’agit surtout d’opérateurs chinois qui épousent des Malgaches et qui sont présents dans toute l’île pour l’exploitation de cette espèce marine ».

 

En adoptant la pêche sous-marine en apnée, les plongeurs n’arrivent à remonter que deux à trois pièces de concombre de mer, soit l’équivalent d’un kilo en une plongée. Mais avec une bouteille de plongée, ils arrivent à en remonter quatre fois plus. Seulement, l’utilisation d’une bouteille de plongée pour pêcher le concombre de mer est non seulement illégale, mais cette pratique peut conduire jusqu’à la disparition de l’espèce.

Riana R.

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