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Chronique : la révolution n’a pas encore eu lieu

Un jeune lycéen à qui on demandait s’il avait une idée du métier qu’il voudrait exercer a répondu : «J’aimerais travailler dans un bureau». Devant la moue dubitative de l’adulte qui posait la question, il a précisé : «Je voudrais être dans un bureau pour signer des documents importants». Avec un peu d’imagination et beaucoup d’indulgence, on peut supposer que pour ce jeune lycéen, signer des documents importants, c’est avoir la satisfaction intellectuelle de se sentir utile.  Et assis dans une chaise plus ou moins confortable, à l’abri d’une table qui fait office de frontière entre le signataire et le demandeur, on se sent rapidement investi d’un pouvoir tout simplement grisant.

Notre lycéen n’est pas un cas isolé. Des jeunes, et des moins jeunes aussi, prévoient dans leur plan de carrière une période plus ou moins longue derrière un bureau. Pas n’importe lequel : un bureau de la fonction publique. Ce n’est pas pour le prestige. Ce n’est pas pour mettre ses compétences au service de la nation. C’est pour s’assurer un revenu minimum et du temps, beaucoup de temps libre que l’on occupera à mettre en place des affaires autrement plus lucratives ; affaires qu’on pourra développer précisément pendant les heures rémunérées par les régulières ponctions fiscales auxquelles nous, aimables contribuables, nous plions avec bonne grâce. Difficile d’avoir de la considération pour ces travailleurs de force que nous salarions avec le fruit de notre travail.

Quelques-uns de ces travailleurs de force se souviennent peut-être des années de service dit national auxquelles les frais bacheliers ont été assujettis pendant notre peu brillante tentative de rébellion à l’ordre libéral. Quand quelques privilégiés étaient affectés dans des bureaux, les moins chanceux se retrouvaient au fin fond de la brousse où ils devaient contribuer à l’effort révolutionnaire. On n’a pas beaucoup pleuré le service national.

En ce mois de janvier, vous aurez pris toutes les précautions d’usage pour éviter les bureaux vidés de leurs occupants par les innombrables présentations de vœux. Et vous aurez tout le loisir de penser au service national dans sa version retour aux champs. Hasardez-vous dans les campagnes industrieuses aux alentours de notre décadente capitale et regardez les paysans travailler. Voyez-vous, les zébus et les rizières ne tiennent pas compte du calendrier officiel. Les paysans ont sans doute inventé une façon originale de se présenter leurs vœux pour l’année nouvelle. Chez les citadins, le mois de janvier semble toujours trop court pour ces festivités.

Qui d’un service national pour le service public ? A la campagne bien sûr. En réapprenant à travailler, les bureaucrates contribueraient à l’effort révolutionnaire. Ce serait notre révolution culturelle.

Kemba Ranavela

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